Chapitre 3
En cette fin de mois d’août 1700, tout le monde était à la joie de ce dernier mois de vacances, le Comte et les siens réunis. Eleanor faisait ses premiers pas.
Un samedi après-midi, Louise revenait de promenade en compagnie de sa sœur aînée et de sa bonne. La fillette trottinait devant elles, sa petite robe de taffetas rose pâle déjà marquée par l’après-midi : un ourlet poussiéreux, une tache d’herbe sur le côté, et un fil tiré qu’elle avait sans doute accroché à une branche en voulant attraper un papillon. Ses bouclettes blondes, échappées de son bonnet léger, dansaient autour de son visage rieur. À côté d’elle, la bonne Françoise, vêtue d’une simple jupe brune et d’un tablier blanc, veillait d’un œil attentif sur la « petite demoiselle », priant intérieurement pour que Madame la Comtesse ne voie surtout pas l’état de la robe.
L’arrivée d’un aide de camp au grand galop suscita en Louise un grand étonnement et en même temps une certaine fascination. Virginie remarqua l’intérêt excessif de sa sœur pour l’officier, qui lui, dieu merci pensa-t-elle, n’avait rien remarqué. Elle s’agenouilla près de la petite sans même songer à sa tenue : le serge de la jupe bleue pâle de sa robe se froissa contre les cailloux du chemin, une mèche blonde glissa hors de son ruban.
— Mademoiselle, votre robe ! Vous risquez de la déchirer… s’inquiéta la bonne, la voix à mi-chemin entre la remontrance et l’affection.
Virginie n’en tint pas compte. Son attention restait concentrée sur Louise :
— Louise, il est inconvenant pour une demoiselle, quel que soit son âge, de fixer ainsi un homme.
– Même à 4 ans ?
– Oui ma chérie, même à 4 ans, répondit Virginie dans un sourire. De plus Père n’apprécie guère que nous soyons en présence d’officiers ou de soldats. Si cet homme te remarque et en parle à notre père, il sera très fâché et te grondera.
– Je n’aime pas que Père me gronde, il crie toujours très fort et me fait ensuite punir par ma bonne. Alors je n’aime pas ce monsieur et je ne le regarderai plus, dit Louise en détournant ses yeux de l’homme.
– C’est bien, maintenant rentrons.
– Françoise, nous passerons par l’entrée de l’aile Vesta. Nous passerons ainsi inaperçue du visiteur de Père.
– Bien, Mademoiselle Virginie, répondit la bonne avec une petite révérence.
Celle-ci pensa que Mademoiselle Virginie, grâce à sa douceur, accomplissait des miracles avec la petite demoiselle, tandis que Mademoiselle Marie et Madame la Comtesse, plus rigides, n’obtenaient pas toujours le résultat escompté, selon l’humeur changeante de l’enfant. Toutes trois se dirigèrent ainsi vers l'aile Vesta.
Le militaire apportait un courrier urgent au comte. Celui-ci le reçut dans la bibliothèque et lut la missive. Il s’agissait d’un ordre de mission. Ce dernier enjoignait au Commandant de Savigny de mener ses troupes en garnison à Marseille, où, semblait-il, des troubles se multipliaient et où une bête sauvage terrorisait la population.
Jean répondit à l’aide de camp qu’il partirait demain 25 août, comme ordonné, dès le petit jour. Il l’envoya prévenir ses hommes afin que ceux-ci soient prêts à partir dès l’arrivée de leur Commandant. Une fois le jeune officier parti, le comte sonna son valet et lui distribua ses ordres :
-- Qu'on me prépare des provisions pour plusieurs jours de voyage ;
– Fais préparer mon paquetage, seller mon cheval ;
– Demande à ma famille de se réunir au petit salon.
Le serviteur obéit et distribua les ordres à son tour pendant que le comte se changeait et revêtait son uniforme. Une fois l’uniforme mis, il quitta ses appartements et se rendit au petit salon. Lorsqu’il entra, ses filles et sa femme exécutèrent une révérence, tandis que son fils lui adressa le salut martial.
Jean releva sa femme puis sa fille aînée. Il fit signe à son fils de rompre et à ses filles cadettes de se relever. Une fois tous prêts à l’écouter le comte commença à faire ses adieux à sa famille :
– Le Roi m’ordonne de mener ma garnison à Marseille pour faire cesser des troubles et empêcher une possible révolte. De plus il semblerait qu’une bête féroce terrorise la populace.
-- Ma chère, je vous confie, comme toujours, mon domaine et mes terres. Je sais que vous en prendrez grand soin.
-- Mes enfants, soyez sages et obéissantes envers votre Mère et vos maîtres.
-- Christophe, en mon absence tu es l’homme de la maison, le chef de famille, je te confie ta Mère et tes sœurs, veille bien sur elles. »
Sur ces recommandations, le comte salua sa femme et ses enfants et quitta la demeure. Une fois dehors, son écuyer, prêt à partir, lui amena son cheval sellé avec les sacoches déjà remplies d’eau et de provisions. Il enfourcha sa monture et partit rejoindre ses hommes sans un regard en arrière pour sa famille.
Pendant qu'il galopait pour rejoindre les militaires placés sous ses ordres, le commandant se demandait à lui-même quel type de bête pouvait bien terroriser les habitants de la ville, et à quels types de désordres il aurait à remédier.
Après une nuit de repos au campement, Jean passa ses hommes en revue, puis donna l’ordre de départ. La troupe s’ébranla en direction de Marseille, le rythme cadencé par les chevaux et le roulement des sabots sur le sol.
Le voyage s’écoula sans incident, et c’est un matin, peu après la première semaine de septembre, que les soldats atteignirent la ville. Chaque unité prit possession de ses quartiers, tandis que le commandant, installé dans des appartements séparés des leurs, prit le temps d’examiner l’organisation de sa garnison et l’emplacement stratégique de ses hommes.
Une fois confortablement installé, il fit prévenir le lieutenant général, qu’il reçut pour connaître avec précision la nature des troubles et obtenir des informations détaillées sur l’animal qui terrorisait la population. Le responsable de la ville lui expliqua que tout cela était lié:
– En effet, de petits malins profitent du fait que la populace est terrorisée par ce monstre pour piller maisons et commerces. D’autres en tirent parti ensuite pour haranguer la foule contre les représentants de la royauté. Ils prétendent que nous ne les protégeons pas, que nous laissons cette chose tuer les leurs, et qu’en plus nous n’assurons pas leur sécurité, puisque leurs maisons et commerces sont visités.
– Je vois, répondit Jean. Si cela ne vous gêne point, Lieutenant, j’aimerais mener ma propre enquête afin de constater ces faits par moi-même. Une fois que j’aurai identifié le problème, je pourrai trouver le moyen d’y remédier.
– Je vous en prie, mon Commandant, vous avez toute ma confiance au sujet de ces affaires.
Ainsi s’acheva l’entretien.
Le commandant sortit et enfourcha sa monture parcourir la ville à cheval. Il traversa sans encombre les quartiers nobles et bourgeois, observant attentivement l’organisation et l’activité des habitants. Mais à peine s’aventura-t-il dans les quartiers miséreux qu’une scène horrible s’offrit à lui.
À quelques pas de lui, une bête féroce s’acharnait sur un pauvre berger. Le commandant, n’écoutant que son courage, s’adressa à son écuyer :
– Va chercher mes hommes dans leurs quartiers et ramène-les ici. J’aurai sûrement besoin de renforts si c’est bien cette bête qui terrorise la ville.
– Je pars de ce pas, mon commandant. Mais vous... que comptez-vous faire ?
– Me porter au secours de ce pauvre homme, voyons ! Je ne puis le laisser se faire déchiqueter sous mes yeux sans réagir.
Dès que l’écuyer partit, Jean sauta de son cheval et dégaina son épée. Lorsqu’il atteignit la scène, le commandant constata, avec un cruel désespoir, le corps sans vie du vieillard. Il vit qu’il ne pouvait plus rien pour le malheureux.
Alors, songeant davantage à la sécurité de ces infortunés gens qu’à la sienne, il se mit à tourner autour de l’animal, scrutant chaque mouvement, guettant la faille, un point vulnérable où frapper sans attirer l’attention de la bête. Son cœur battait à tout rompre, sa respiration se faisait rapide, mais mesurée.
Au moment où il s’élança, la bête, comme saisie par un pressentiment, bondit sur lui avec une force terrifiante. Le choc des corps fit trembler le sol et un cri rauque retentit dans la ruelle. Le commandant para, esquiva, riposta, chaque geste précis mais risqué, chaque attaque de l’animal semblait plus sauvage et imprévisible que la précédente. Les témoins, paralysés, retenaient leur souffle.
Sans le moindre doute, le féroce animal semblait devoir l’emporter sur ce brave officier, le seul jusqu’à présent à avoir osé affronter la créature pour protéger les habitants. La plupart, effrayés par ce monstre – responsable de tant de cruelles pertes parmi de nombreuses familles des alentours – regagnèrent précipitamment leur demeure, le cœur battant, les mains crispées. On entendit quelques volets claquer, des portes se refermer à la hâte, comme si chaque battant pouvait tenir le danger à distance. Tous craignaient qu’une fois sa victime anéantie, le monstre ne s’en prît à leur tour.
Heureusement pour le valeureux commandant, quelques jeunes hommes alertèrent et informèrent de la situation la troupe de soldats qui venait en renfort. Ceux-ci se rendirent immédiatement sur le lieu du combat. Grâce à leur supériorité numérique, ils réussirent à faire fuir la bête, non sans la blesser légèrement, avant qu’elle ne vienne à bout de sa victime.
Lorsque le capitaine de la troupe s'approcha, il trouva, inconscient, son supérieur. Il ordonna à ses hommes :
– Conduisez le Commandant dans ses quartiers et demandez à un médecin de l’examiner.
– Bien, mon Capitaine.
Une fois le blessé, toujours sans connaissance, installé, un officier fit entrer le chirurgien. Après avoir examiné les multiples blessures du blessé, celui-ci rendit son diagnostic :
— Je ferai mon possible pour le soulager, mais, au vu de ses nombreuses blessures, je doute fort qu’il ne guérisse jamais… s’il reprend connaissance un jour.
— Est-ce aussi grave, Docteur ? demanda l’officier.
— Je le crains, en effet. Il se peut même qu’il succombe à ses blessures.
— Merci de votre franchise.
Le Commandant demeurait inconscient.
Le Capitaine donna des ordres pour qu’un tiers de ses soldats traquât la bête, tandis qu’un autre tiers veillât à la sécurité des habitants et des commerçants de la ville. Le dernier tiers resta sur place, divisé en deux groupes : l’un, volontaire pour assister le chirurgien auprès du Commandant ; l’autre chargé d’assurer la sécurité du camp.
De longs jours passèrent ainsi sans que le Comte ne reprît connaissance, ni que la bête ne se montrât de nouveau.
Lors d'une visite quotidienne du médecin, le patient, après deux semaines d’inconscience, s’éveilla. Le praticien l’informa de son état. Suite à cette annonce, le Commandant remercia le chirurgien de son honnêteté et le pria de ne point avertir sa famille. Il s’en chargerait lui-même. Il savait bien que sinon sa femme, en bonne épouse, se précipiterait à son chevet. Il désirait par-dessus tout éviter cela. Madeleine serait une gêne pour lui et une distraction pour ses hommes.
Une fois le médecin partit, Jean demanda à son valet et aide de camp de quoi écrire. Lorsque celui-ci revint apporter le nécessaire à écriture à son maître, ce dernier lui dicta deux lettres. La première était destinée à son épouse :
« Marseille,
22 septembre 1700
À ma très chère épouse,
Ma mie,
Le chirurgien me quitte à l’instant. Voilà deux semaines de temps, j’affrontai cette terrible bête à laquelle je dois ma nomination en ces lieux. Las, je ne fus point victorieux. Je souffre de multiples blessures, toutes assez profondes.
Ce brave praticien me révéla que mon réveil tient du miracle. Vous comprenez sans doute où je veux en venir.
Je ne reviendrai, hélas, point auprès de vous.
Je vous conjure, ma chère, de ne point vous rendre séance tenante à mon chevet, comme sans doute vous vous apprêtez à le faire. Renoncez-y. Un fort n’est point un lieu pour une épouse.
De plus, une tâche ô combien plus importante vous échoit. Christophe deviendra d’ici peu le nouveau Comte de Savigny-en-Revermont. Avec ce titre, de nouvelles et lourdes responsabilités lui incomberont. Veillez à ce qu’il reçoive l’éducation nécessaire pour prendre en main le domaine ; enseignez-lui ses devoirs. Je sais qu’il est bien jeune pour de telles charges.
Associez-le à votre régence : qu’il apprenne, par votre exemple — assurément le meilleur qui soit — à gérer ses biens et ses terres. Dieu sait combien je regrette de ne pouvoir lui enseigner moi-même, ni lui laisser le temps et la maturité nécessaires avant de le former, comme nous l’envisagions encore il y a peu.
Je tenais à vous remercier pour le soutien et l’affection prodigués durant toutes ces années. À chaque instant, vous fûtes mon pilier. Vous m’avez donné six beaux enfants, et je vous chéris tous les sept.
Je vous dis, ma tendre amie, adieu avec bien du regret. Je partirai en paix, sachant votre avenir, celui de nos enfants et de nos gens, entre vos mains expertes.
Votre dévoué et fidèle époux,
Jean »
Il poursuivit sa dictée :
« Au Marquis de Mantoue, commandant de l'infanterie royale.
Mantoue,
Comme vous le savez déjà, mon ami, je ne suis point sorti victorieux du combat contre ce redoutable monstre qui nous mobilise depuis des semaines. Le chirurgien vient de me quitter, et ses paroles ne laissent place à nul espoir : mes jours sont comptés.
Je vous prie donc d’accomplir pour moi la plus pénible des tâches : prévenir la Comtesse lorsque mon trépas surviendra. Vous seul saurez lui annoncer la nouvelle avec la dignité et la délicatesse qu’elle mérite.
Je vous conjure également de veiller sur elle et sur nos enfants. Soyez pour mon fils un compagnon sûr, un modèle, un mentor. Appuyez-le, conseillez-le, guidez-le dans les devoirs qui lui incomberont trop tôt. Point que je doute de Madeleine ; toutefois, certaines affaires exigent un regard et une voix d’homme. En cela, je me repose entièrement sur vous.
Je vous remercie pour toutes ces années côte à côte. Vous ne fûtes pas seulement un frère d’armes : vous fûtes un véritable ami, sans doute le meilleur.
À Dieu,
Jean de Rugès,
Commandant de Savigny »
Il signa en bas de chaque pli et y apposa son sceau avant de les remettre à son aide de camp :
– Transmettez celle-ci à un courrier afin qu’elle parvienne rapidement à mon épouse au Domaine de Savigny.
– Quant à celle-là vous la remettrez au Commandant de Mantoue, il dirige l’Infanterie Royale. – Bien mon Commandant, il en sera fait selon vos ordres.
– Ce n’est pas tout, convoquez les officiers sous mes ordres, je désire leur parler.
L’aide se hâta d’exécuter les ordres et annonça aux officiers de la cavalerie que le Commandant les attendait. Une fois ceux-ci auprès de ce dernier, l’officier commença son discours :
– Messieurs, le chirurgien vient de me quitter. Vous savez tous que mon état est très grave ; il craint que je ne guérisse jamais, voire que je succombe à mes blessures. Je confie donc au capitaine de Montsalvy la direction de nos affaires ici, comme il l’a fait jusqu'à présent. Aussi longtemps que je le pourrai, je continuerai à lui remettre mes ordres et il me rendra compte de notre avancée. Si je devais être incapable de le recevoir, il prendra les décisions qu’il jugera nécessaires pour notre mission et pour la sécurité des habitants.
– Montsalvy, gardez l’organisation mise en place lors de mon inconscience. Identifiez et tuez cette bête, responsable de mon état, qui terrorise la population. Veillez à la sécurité des villageois, mais aussi à ce qu’aucune émeute éclate. Je vous accorde toute ma confiance.
– Bien, mon Commandant.
– Maintenant, soldats, rompez !
Après avoir salué leur Commandant, les soldats sortirent de la pièce.
Une fois seul, Jean songea avec regret qu’il ne serait sûrement plus jamais le Comte et le Commandant respecté de tous, vassaux, soldats, parents, amis et même ennemis.
En effet, tous reconnaissaient que malgré sa sévérité et son caractère autoritaire, Jean de Rugès, Comte de Savigny-en-Revermont, était un homme honnête, loyal et courageux.
Conscient de sa chance d'appartenir à une famille noble, il tenait par conséquent à ce que toute sa Maison s’en montrât digne. Bien qu’exigeant envers son entourage, ce gentilhomme savait se montrer doux et patient. Tout le monde le respectait et craignait sa fureur. Malheur à qui lui manquait de respect ou contredisait ses ordres sans raison valable. Fort attaché au sens de l’honneur et au service de son Roi, il ne tolérait pas qu'on faillisse à ses deux principes en sa présence ; il s'adonnait, alors, à une terrible colère.



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