Chapitre 2
![]() |
Domaine de Savigny. Réalisation personelle avec les Sims 4
Ce 30 août 1699, le domaine de Savigny, endeuillé, vit son comte arriver dans un galop effréné. La veille, Jean apprit la triste nouvelle. Depuis l'obtention de sa permission, il ne connut que de brefs instants de repos, ceux nécessaires au ménagement de sa monture. Manquer de rendre un dernier hommage à sa mère ? Impensable pour lui. Son devoir de fils, mais également l'amour et le profond respect portés à celle qui lui avait tant donné et tout sacrifié, lui dictaient d'assister à sa mise en terre. Feu la Comtesse douairière Marie avait en effet rendu l'âme et rejoint son Créateur, Dieu, quelques jours auparavant.
A
son arrivée, un palefrenier s'occupa de sa monture et l'aida à
descendre de cheval, tandis qu'un valet récupérait le paquetage
militaire de son maître. Madeleine s'avança à sa rencontre d'un
pas vif mais sans précipitation apparente, comme si la venue de son
époux s'inscrivait parfaitement dans l'organisation de la
journée.
- Mon cher ami, je vous souhaite la bienvenue
chez vous. Vous me voyez navrée que de telles circonstances
entraînent votre retour, lui dit-elle en posant une main délicate
et discrète sur son bras.
- Merci ma chère. Vos propos m'apportent quelque réconfort.
- Vos appartements vous attendent, ainsi que de quoi vous décrasser de la poussière de la route. Accordez-vous le temps nécessaire, nous vous attendrons tous au salon.
- Merci, mon aimée. Une fois encore, vous voilà la prévoyance même.
Une fois sa toilette effectuée et ses vêtements de deuil revêtus, le comte descendit au grand salon où sa famille l'attendait. Lorsqu'il entra Madeleine et Christophe se levèrent pour l'accueillir tandis que ses trois filles aînées plongèrent dans une profonde révérence. Louise resta debout, légèrement en retrait. Elle se tenait proche de la nourrice, laquelle portait la petite Eleanor âgée seulement de 3 mois. Avant de saluer son épouse, Jean remercia son fils d'avoir quitté le collège où il étudiait afin de le représenter auprès de ses vassaux et de soutenir sa mère et ses sœurs dans cette épreuve.
Ensuite, Jean releva sa fille aînée, Virginie, l’embrassa sur le front et la félicita pour sa parfaite révérence. Celle-ci rougit sous le compliment de son père. En voyant le visage de son aînée se colorer, la ressemblance entre son aînée et son épouse le frappa. Puis il releva Sophie et Marie, les embrassa sur le front et les complimenta sur leurs progrès en maintien.
À
ce moment-là, il se retourna vers sa femme et lui demanda :
- Je ne vois point les deux petites ?
- Les voici, mon ami, répondit la comtesse en désignant les deux dernières nées. Louise se cache derrière Catherine, qui porte notre Eleanor.
- Eh bien, Louise, dit-il sévèrement en s’adressant à sa fille, vous ne saluez point votre père ?
- Que monsieur lui pardonne, intervint Catherine la nourrice, la petite a beaucoup de chagrin de la perte de Madame sa grand-mère et refuse de voir qui que ce soit.
- Ma chère, cet incident m’est fort désagréable… reprocha-t-il à son épouse. Imaginez ma honte si un tel épisode avait eu lieu en public… Veillez à ce que cela ne se reproduise plus. J’attends de mes enfants des manières et une conduite irréprochables, tout comme de mon personnel.
Madeleine retint un soupir, tant de choses à gérer l'attendaient, voilà qu'elle devait, en plus, pour ne pas froisser son époux, reprendre Louise et la gouvernante … Son beau visage demeura impassible tandis qu'elle répondit :
- Bien entendu, mon ami. Louise restera à la pouponnière jusqu’à ce qu’elle sache tenir son rang. Il va de soi que je rappellerai à Catherine l’importance des devoirs de chacun, selon son rôle.
- Maintenant, reprit-il vous pouvez tous disposer.
Là-dessus il se retira dans son salon privé. Celui-ci comprenait un bureau, un siège en bois foncé tendu d’un tissu bleu sombre et une vitrine où le comte aimait exposer ses souvenirs de campagnes militaires.
Une fois son époux parti, la comtesse donna ses ordres :
- Virginie, retournez à votre ouvrage.
- Oui, Mère.
- Marie, Sophie, votre professeur vous attend dans le salon de musique pour votre leçon de clavecin.
- Catherine, menez Louise et Eleanor dans leurs quartiers. Je ne veux pas les voir avant ce soir. La préparation d'un enterrement ne convient pas à des demoiselles si jeunes.
- Bien, Madame, répondit la nourrice.
Une fois les trois aînées sorties de la pièce, Catherine partit en direction des appartements destinés aux enfants, tenant Eleanor avec un bras et donnant une main à Louise.
- Quant à vous, Christophe, un enseignant vous attend dans votre petit salon.
- Bien, Mère. Je m'y rends de suite.
Christophe sortit de la pièce et monta à l'étage de ses appartements, rentra dans son petit salon où patientait son professeur. Christophe aspirait à intégrer la cavalerie du Roi. Tout comme son père. Il pensait à ses sœurs, surtout à sa jumelle Virginie. Il la trouvait changée, grandie. Il réalisait qu'elle devenait une jeune fille. La compagne de ses jeux et farces d'enfant lui semblait bien loin. Mais après tout c'est naturel, pensait-il. Moi aussi j'ai changé. Le collège me prépare à devenir un futur officier du Roi.
Virginie, elle, s'était retirée dans le salon de musique pour suivre les progrès de Marie et Sophie tout en brodant. Elle observait ses sœurs :
J'envie Marie d'être aussi calme, aussi posée, déjà une vraie
demoiselle. Nous sommes les exacts opposés. Au même âge, je ne
pensais qu'à monter ma jument et galoper à travers champs. Combien
d'efforts et de patience, Mère et notre préceptrice, déployèrent
pour que je devienne la jeune fille posée et sérieuse
d'aujourd'hui. Marie, elle, a toujours été ainsi, une dame
miniature comme disait Catherine. Déjà petite, elle s'appliquait à
imiter Grand-mère.
Elles se ressemblent étonnamment : les
mêmes cheveux noirs, les mêmes yeux verts, aussi gracieuses l'une
que l'autre. Marie ravira Mère. Elle deviendra très certainement
une dame accomplie. Les prétendants ne manqueront pas.
Sophie, me ressemble davantage. Comme elle peine sur son solfège, ma pauvre petite sœur, qui vient d'avoir 7 ans ... Je vois bien que cela l'ennuie d'étudier et qu'elle aimerait mieux jouer avec Louise par exemple.
Louise, dans la pouponnière, jouait avec sa poupée, bien contente d'avoir échappé à cette ambiance particulière. Ce père si grand, si impressionnant l'effrayait. Sa mère, elle, semblait si triste depuis que sa grand-mère était partie au ciel. Catherine, au moins, jouait avec elle quand Eleanor dormait. Sinon le temps paraîtrait bien long, maintenant que Sophie avait quitté le monde des enfants. Ici, elle se sentait en sécurité loin des grands. Ce qu'elle préférait c’était quand Virginie lui rendait visite et s'occupait un peu d'elle. Elle trouvait toujours des jeux drôles et n'avait pas peur de salir sa robe. Pas comme Marie. Quand elle venait, elle l'ennuyait avec ses conseils pour bien se tenir. Elle consentait seulement, et encore, de temps en temps, à jouer à la poupée. Sa mère, quant à elle, se contentait de venir l'embrasser, une fois par jour. Ses visites consistaient à vérifier qu'elle se portait bien et savait ses petites leçons de manières.
Ce soir-là, toute la famille se réunissait à la salle à manger. Même Louise, fut exceptionnellement autorisé à manger avec les adultes. D'une voix douce, bien que ferme, Madeleine prit la parole :
- Demain, nous accompagnerons votre grand mère vers sa dernière demeure. Votre place à tous et toutes, se trouve à nos côtés pour lui rendre un dernier hommage.
- Virginie, Marie, vous montrerez à vos sœurs les usages lors d'obsèques.
- Bien Mère, répondirent les deux fillettes.
- Virginie, vous êtes l'aînée, je vous confie vos sœurs. Tachez de vous montrer digne de cette responsabilité.
- Oui Mère. Je comprends. Je veillerai que rien ne perturbe la cérémonie.
Le dîner se déroula dans un calme solennel. Même Louise se tint tranquille, à la grande surprise de Virginie, qui connaissait le tempérament remuant de sa benjamine.
Ce soir-là, Madeleine s'endormit soulagée. Ses filles aînées semblaient avoir compris leurs rôles et décidées à les assumer. Épuisée, elle sombra dans un sommeil sans rêve. Ces derniers jours, tout reposait sur elle. Même Jean, d'habitude si rigoureux dans la gestion de ses affaires, semblait s'appuyer sur elle. A ses yeux, un enfant perdu, dévasté par le chagrin, paraissait occuper la place de son époux. Les malheurs traversés dans sa jeunesse, à elle, lui avaient fourni les armes pour gérer la situation et accompagner son mari dans son deuil.
Le lendemain, la chapelle du domaine familial accueillait parents de la défunte, voisins, vassaux et amis de la famille pour un dernier adieu. Assis sur les bancs du premier rang se tenaient, d’un côté, Christophe et son père, tous deux vêtus de noir ; de l’autre, la Comtesse et ses filles, habillées de robes de lainage noires. Un voile noir recouvrait la chevelure blonde de Virginie. Madeleine, elle, portait le voile de deuil traditionnel en crêpe. Marie, Sophie et Louise arboraient toutes trois un bonnet noir. Sur un banc, Virginie, à l’opposé de sa mère, portait Eleanor, enveloppée de langes, dans ses bras. Entre Marie, installée à côté de sa mère, et Virginie, se tenaient assises Sophie et Louise. Madeleine savait qu’ainsi elles se tiendraient de manière appropriée et qu’elle pouvait donc, l’esprit serein, veiller au bon déroulement de la cérémonie.
A l'issue des funérailles, un repas eut lieu pour remercier les témoins présents. Virginie ramena Eleanor et Louise à la pouponnière, où elle les laissa à la garde de Catherine. Elle retourna ensuite remplir son rôle de fille de maison auprès de sa mère.
Ce jour-là fut empreint de tristesse pour tous ceux qui avaient connu la Comtesse douairière. Malgré son caractère austère, elle était autant estimée par sa famille que par ses voisins. La défunte fut une comtesse exemplaire, en plus d'une épouse et mère dévouée.
Une fois les invités partis, Madeleine fit signe à Virginie de s’approcher. Marie et Sophie dormaient dans un coin de la pièce.
- Emmenez vos sœurs dans leurs appartements et laissez-les aux soins de leurs femmes de chambre.
Sans un mot, Virginie obéit. Une fois assurée du sommeil des deux enfants, elle rejoignit sa mère au salon de musique, comme cette dernière l'en avait prié.
Virginie s’inclina avec une parfaite révérence. Lorsque Madeleine l’y invita, elle prit place à ses côtés.
- Prenez donc votre ouvrage, ma fille. Il ne sied point à une jeune demoiselle de rester les mains vides.
Virginie sortit sa tapisserie, puis se tourna vers sa mère, attentive.
- Je tenais à vous parler de votre conduite aujourd’hui.
Virginie leva les yeux de sa broderie et demanda légèrement inquiète :
- Aurais-je commis une erreur, me serais-je mal conduite ?
- Non, aucunement, ma fille, lui répondit-elle d'une voix douce. Votre comportement fut exemplaire, et vous m'avez grandement secondée. Je vois que les leçons que vous recevez commencent, enfin, à porter leurs fruits.
- Merci, Mère, répondit Virginie, en rougissant et baissant les yeux sur son ouvrage.
- Votre père, reprit Madeleine d'un ton plus grave, vous l'avez sans doute remarqué, est quelque peu distant depuis son retour. Il souffre du décès de sa mère. Il lui doit beaucoup. La solitude l'aidera à se rétablir et se retrouver. Je vous demande donc de veiller à ce qu'aucune de vos sœurs ne le dérange jusqu'à votre départ pour le couvent. Votre père restera quelque temps au domaine, jusqu'à réception d'un nouvel ordre de mission. Maintenant que votre père commande la cavalerie du Roi, une telle injonction peut survenir à tout instant.
- Bien, Mère. Je veillerai au respect de vos consignes jusqu'à mon départ.
- Vous pouvez disposer. Allez-vous reposer. Vous l'avez amplement mérité.
Virginie salua sa mère d'une révérence et se retira en silence pour regagner sa chambre.
Une semaine plus tard, Christophe retournait au collège, tandis que Virginie, Marie et Sophie regagnaient le couvent.
Sophie
se montrait inquiète. C’était sa première année et la première
fois qu'elle quittait la demeure familiale autrement que pour
séjourner chez des parents ou des amis. Voyant les grands yeux bleus
de Sophie se remplir de larmes, Virginie tenta de rassurer sa sœur
:
-
- N'aie crainte. Je comprends la difficulté de partir de la maison.
Cela t'effraie parce que tu perds tes repères. Mais tout se
passera bien. Le couvent m'accueille comme pensionnaire depuis cinq
ans. Les sœurs, bien que sévères et rigides, savent faire preuve
de douceur et se montrer justes.
- Et surtout, enchaîna Marie, nous t'accompagnons. Tout comme toi, à 7 ans, l'idée d'entrer en pension m'inquiétait. Les religieuses permirent à Virginie de m'aider à m'acclimater, et il en sera de même pour toi.
- Alors, ma petite Sophie, fais-nous le plaisir de sécher tes larmes, lui dit Virginie, en lui tendant un mouchoir.
Au domaine, la vie suivait son cours. La Comtesse gérait la maisonnée pendant que le Comte s'occupait de ses terres. Jean allait mieux : grâce à son épouse, il faisait le deuil de sa mère. Lasse de le voir se morfondre, Madeleine lui fit remarquer que si la Comtesse douairière le voyait dans cet état lamentable, elle n’aurait pas manqué de lui reprocher. Cette remarque lui permit de sortir de cette attitude si peu digne.
Louise continuait sa vie de petite fille. Elle regrettait juste le départ de ses sœurs, qui la laissait sans compagnie. Eleanor demandait beaucoup d'attention. Par conséquent, Catherine lui consacrait moins de temps.
Un an passa ainsi, la famille vécut selon ses habitudes. Tous se retrouvèrent avec joie lors de la permission accordée aux pensionnaires à l’occasion de Noël. Pendant quelques jours, le domaine fut animé des rires des enfants et des cantiques de fête. Sophie s’était peu à peu acclimatée au couvent et avait noué des amitiés sincères avec d’autres jeunes filles nobles. Cela facilita grandement son retour au couvent et lui permit d’attendre sereinement la pause estivale au domaine.
Domaine de Savigny, vue du ciel. Réalisation personelle avec les Sims4


Commentaires
Enregistrer un commentaire